mercredi 3 octobre 2018

Travailler la lecture expressive : Mutation de Guillaume Apollinaire

Dans quelques semaines, le 9 novembre, il y aura cent ans que Guillaume Apollinaire est décédé de la grippe espagnole.
Ce poète immense a laissé des textes d'une grande force consacrés à son expérience de la première guerre mondiale, et publiés dans son recueil Calligrammes (1918).

Des poèmes comme Mutation, Un oiseau chante ou Fusée-signal (d'autres plus connus comme Le pont Mirabeau), ont fait l'objet de très beaux courts-métrages d'animation réunis dans une collection de France.tvéducation.

A visionner ici.


Pour ma part, j'ai choisi dans le cadre d'une séquence pédagogique autour de témoignages de poilus d'étudier avec les élèves le poème Mutation, un texte simple et poignant, dont le sens ne se donne pas d'emblée. Une difficulté à laquelle il convient de confronter les élèves. Il s'agit alors de les accompagner dans leur questionnement et leur interprétation du texte : pourquoi "les tranchées qui blanchissaient", pourquoi des "allumettes qui ne prenaient pas", ne manqueront pas de demander vos élèves. 
Des pistes de lecture se dégageront : le traumatisme de la guerre et la représentation morcelée du réel, l'esthétique moderne et le lyrisme mesuré du poète.

La deuxième partie de la séance de cours sera consacrée à une activité de lecture polyphonique : par groupe de trois, l'on peut demander aux élèves de faire une lecture expressive du poème d'Apollinaire qui rendent compte de leur compréhension. Articulation, synchronisation et expressivité sont les aspects à travailler.

Le visionnage du court-métrage permettra soit de leur montrer un modèle et de stimuler leur créativité, soit, après une première lecture faite, de leur proposer un élément de comparaison pour l'améliorer et l'amplifier. Le travail d'interprétation des interjections du poème dans ce film d'animation est particulièrement remarquable et peut mener à des échanges avec les élèves.

Quelques mots sur Guillaume Apollinaire et le visionnage d'un autre court-métrage (demandons à nos élèves de préparer pour une séance suivante la lecture expressive du poème correspondant), peuvent conclure la séance d'hommage au grand poète.

Poème ici, accompagné d'extraits de la correspondance de Guillaume Apollinaire à Madeleine Pagès.

Ici un article consacré à l'exploitation d'une planche de Tardi, extraite de La Fleur au fusil, document déclencheur de ma séquence.

mercredi 26 septembre 2018

Accorder ou ne pas accorder

Il y a quelques semaine, à l'initiative de deux enseignants belges, a resurgi le débat sur la langue française dont nous sommes coutumiers : la question portait plus précisément sur le fait de simplifier (de l'améliorer, disent nos deux collègues) la règle d'accord du participe passé employé avec l'auxiliaire avoir.

Le hasard fait que, sans lien avec cette actualité, mais dans les jours qui suivirent la tribune publiée sur le sujet, j'ai donné à mes élèves une dictée (un extrait de L'âge d'homme de Michel Leiris) qui comprenait un bel accord avec le COD placé devant le verbe avec l'auxiliaire avoir.

Je ne suis pas un fin connaisseur de l'histoire de l'orthographe, je suis un usager de la langue française et un professionnel de son enseignement / apprentissage, et j'ai la chance d'enseigner depuis la rentrée à une classe de 25 élèves de troisième au niveau hétérogène (forcément), mais dont la tête de classe est constituée d'au moins une dizaine d'élèves maniant bien ou très bien le français, à l'oral et à l'écrit.

Il se trouve qu'aucun de ces 25 élèves de 14 ou 15 n'a fait le difficile accord dans sa dictée. L'accord qui s'entend à l'oral ("les fleurs que je t'ai offertes"), ils ont admis qu'ils le faisaient, mais celui qui s'écrit uniquement, non. Ce sont eux, et leur génération, et la génération qui vient après, qui feront évoluer la langue, qui la font déjà évoluer apparemment... Quant à moi, je continuerai patiemment à expliquer à mes élèves "la règle la plus difficile de la grammaire française".

mercredi 29 août 2018

Parler de soi : une généalogie mythique

Une envie de changer sa prise de contact avec les élèves en début d'année ? Voici une activité didactisée pour un niveau français langue maternelle de troisième tout à fait adaptable pour un public d'apprenants FLE lors d'un premier cours.

Avec des élèves français, dont l'un des objets d'étude du programme est l'autobiographie, le poème suivant d'Alain Bosquet, poète naturalisé français originaire d'Odessa, constitue une excellente matrice d'écriture de soi.


Généalogie 
Arrière-petit-fils d’un océan
sage et lettré, petit-fils d’un reptile
qui annonçait les tremblements de terre,
fils du feu et de la neige invisibles,
père d’une montagne à marier,
grand-père d’un soleil qui ne se couche
jamais sur ce pays, je dors. Passant,
beau passant ! laisse-moi ton ombre fraîche :
elle est trop chaude mon éternité.

Alain Bosquet, Quatre testaments et autres poèmes, 1967

Trois axes pourront guider la lecture compréhension du poème :
- le titre : pourquoi ce poème s'intitule-t-il Généalogie ? Quel est le point commun de tous les ancêtres et descendants ?
- l'énonciation : qui s'exprime ? A qui s'adresse-t-il ?
-
l'identité de l'énonciateur : un démiurge ? Un dieu de la nature ? Un poète ?


L'on pourra demander ensuite à nos élèves d'écrire leur généalogie mythique en suivant la forme du poème d'Alain Bosquet. (Nos élèves de la gent féminine ne manqueront pas de substituer arrière-petit-fille à arrière-petite-fille, petit-fille à petite-fils, etc.)
Une manière détournée d'introduire les problématiques de l'autobiographie (identité, vérité et légende), une manière de faire se présenter les élèves autrement et de commencer à les connaître. 

Poème à télécharger ici.

mercredi 13 juin 2018

Faire progresser à l'oral

Voici une activité qui se prête bien à une préparation de l'épreuve de production orale du DELF, niveau A2 (monologue suivi) ou B1 (entretien dirigé), puisqu'il s'agit de faire travailler à l'oral le récit au passé.



La tâche à réaliser comporte un sujet (raconter un événement marquant de son enfance), une consigne de longueur (parler de façon continue pendant au moins une minute), une consigne linguistique et pragmatique (exprimer un sentiment), des contraintes implicites (emploi du passé composé et de l'imparfait, et de connecteurs temporels).
Si besoin, un exemple de production d'élèves enregistré permettra de rendre explicite ces contraintes.

De façon à individualiser l'apprentissage, il est alors intéressant d'avoir recours au numérique en demandant aux élèves de s'enregistrer et de déposer leur production sur un mur virtuel, de type Padlet (l'application permet de s'enregistrer directement à partir du mur collaboratif créé).

Deux déroulements, présentant un étayage différent de l'activité sont possibles. Le premier est de demander aux élèves d'écrire leur texte sur le mur, de le corriger et de le valider, avant de leur demander de s'enregistrer. Dans ce cas, la compétence discursive fait l'objet d'une attention plus grande.

Le second est de leur demander uniquement de s'enregistrer. Dans ce deuxième cas de figure, l'objectif de l'activité est de travailler la spontanéité et le naturel à l'oral, pour un public B1. Il est alors possible de commenter individuellement, ou en groupe classe, la production de chaque élève (prononciation, intonation, en particulier) : une deuxième production peut être demandée pour faire progresser les apprenants.

Fiche pédagogique détaillée ici.

mercredi 23 mai 2018

Accepter l'instabilité numérique ?

"Le bug est consubstantiel à la matière calculée.
En d'autres termes, la matière numérique est nécessairement une matière qui achoppe, qui trébuche, qui chute. On dit d'ailleurs, lorsqu'il est victime d'un bug, qu'un serveur est down ou d'un site qu'il est "planté". Et ce n'est pas seulement vrai pour le concepteur. Une fois entré dans son cycle de vie et mis entre les mains d'un usager, un programme finit toujours par produire un bug. [...]
Ryan McGuire, http://gratisography.com

Il existe, dans la matière calculée, une tendance structurelle et imprévisible au bug : c'est là la versatilité du phénomène numérique. Certains programmes sont connus pour être plus stables que d'autres, par exemple les serveurs GNU / Linux. Mais, en définitive, quel que soit le constructeur ou le développeur, existera toujours, dans un produit informatisé, une tendance irréductible à l'instabilité - sans compter les anomalies issues d'actes de malveillance comme les virus ou les attaques. Cette instabilité fait partie de la culture ontophanique avec laquelle, depuis plusieurs décennies, nous avons appris à vivre. Habitués aux aléas fonctionnels de nos ordinateurs, nous savons désormais que "ça peut planter". C'est pourquoi nous effectuons régulièrement des sauvegardes. Vivre dans l'ontophanie numérique, c'est donc vivre aux côtés d'une matière instable, à laquelle nous confions tout mais sans jamais pouvoir lui faire totalement confiance. Et nous le savons. Nous avons appris à vivre avec l'instabilité de cette matière, parfois au prix de fantasmes et de craintes délirantes comme celle du prétendu "bug de l'an 2000".
En vérité, nous acceptons mal qu'une matière aussi puissante soit à la fois aussi fragile : plus les ordinateurs sont rapides et connectés en haut débit, plus nous voulons que la machine réponde immédiatement à nos attentes. Cela nous rend de plus en plus intolérants aux bugs alors même qu'ils font partie de la nature de la matière calculée. Il manque encore une éducation à la versatilité numérique."

Stéphane Vial, L'être et l'écran, 2013, PUF, pp. 214-216

mercredi 2 mai 2018

(Ré)écouter Jacques Higelin

Les propositions d'exploitation de chansons en cours de FLE ont souvent une entrée soit lexicale, soit grammaticale. Ne négligeons pas l'entrée culturelle.

Le 6 avril dernier décédait Jacques Higelin. Nourri des chansons de Maurice Chevalier et de Charles Trenet, amateur de Boris Vian et du free-jazz, réinventeur du rock français avec le guitariste Louis Bertignac du groupe Téléphone, le chanteur est une figure majeure de la chanson française.

Il est ainsi intéressant, à travers l'écoute de trois morceaux
phares de Jacques Higelin qui éclairent son itinéraire artistique, d'explorer avec les élèves son univers et celui de la chanson française.

Le premier tube


Pars, en 1978, est sans doute le premier grand succès du chanteur. Cette chanson d'adieu et d'amour s'ouvre sur l'anaphore de l'impératif du titre et sur deux vers en référence à l'épisode biblique de Sodome et Gomorrhe :
"Pars, surtout ne te retourne pas
Pars, fais ce que tu dois faire sans moi"

Dans la Genèse, il est dit à Lot : "Sauve-toi, pour ta vie ; ne regarde pas derrière toi, et ne t'arrête pas dans la plaine ; sauve-toi vers la montagne, de peur que tu ne périsses."

Ne nous arrêterons pas à la compréhension des paroles : faisons identifier les différents instruments de l'orchestration (l'occasion d'une étude ou d'une révision lexicale), et évoquons l'accordéon, représentatif de la chanson française. 




Les paroles de la chanson ici.
 

L'hommage à Trenet


Charles Trenet (1913-2001) sortit en 1946 une chanson qui porte le même titre que celle de Jacques Higelin, sortie sur l'album éponyme en 1988 : Tombé du ciel. Variation à partir du verbe tomber, la chanson d'Higelin, pour un public B2 ou C1, permet de travailler les expressions idiomatiques. Là encore, la référence biblique est à noter.

Tombé du ciel est sans doute aussi la chanson du chanteur la plus connue et celle qui passe le plus sur les ondes.


   

Les paroles de Tombé du ciel ici.

Une affaire de famille


Dans la famille, je demande le père, Jacques, le fils, Arthur H, la fille, Izia. La musique chez les Higelin est une histoire de famille. Le père écrivit et chanta plusieurs chansons sur sa fille. La dernière figure dans le dernier album d'Higelin, en 2016 : Elle est si touchante.

C'est une très belle ballade, dont les paroles sont à lire ici. Le chanteur poète y répète la même structure linguistique : cela peut-être le prétexte à travailler la subordonnée de conséquence (si... que) et à faire produire des textes sur ce modèle :
Elle est si touchante
Qu'autour d'elle tout chante